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Plongée au coeur du Nord-Pas-de-Calais des années 70, dans une famille de paysans dont le fils choisira de partir pour la mine plutôt que de reprendre l’exploitation de son père. Joseph était mécanicien, la mine l’a appelé comme elle appelait tous ceux des environs. Une vie de charbon dans l’espoir d’acquérir quelque fierté, une certaine décence de vie. Michel raconte comment son frère s’est retrouvé à descendre chaque matin à 4H30 dans les boyaux de la mine pour en ressortir chaque soir un peu moins vivant qu’il n’y était entré. Michel raconte la détresse de ses parents de voir partir leur fils aîné, de le savoir volontairement abîmer sa santé, mettre en danger sa vie. Puis Michel raconte le 27 décembre 1974 à Liévin, quand 42 mineurs ont perdu la mort dans les tunnels poussiéreux et embrasés de Saint-Amé. Joseph n’était pas de ceux-là, il s’est éteint dans un lit d’hôpital, quelques jours après. Oublié de tous, Joseph n’a pas eu droit aux honneurs, comme tous ceux emportés par la mine. Michel s’est fait un devoir de le venger de la mine, de le venger des responsables de la catastrophe de Liévin.

Je croyais que l’histoire s’arrêterait là, qu’il aurait ou n’aurait pas sa vengeance et que le livre s’en contenterait, parce que l’objectif était d’évoquer la vie impossible des mineurs de l’époque. J’avais tort. Sorj Chalandon ne s’est pas arrêté là. Michel accomplit sa vengeance et alors commence la deuxième partie du récit : son arrestation, son procès, son silence et la révélation des faits. Michel Flavent n’est pas tout à fait celui qu’il prétendait être, il n’est pas vraiment cet enfant victime de la mine qu’il nous décrivait depuis 150 pages, il n’est pas en droit d’exiger justice, il n’a pas la légitimité de vouloir sa vengeance comme nous l’avons cru tout d’abord.

Vous connaissez le principe de l’ascenseur émotionnel ? C’est exactement ce qu’il se passe ici. Vous vous attachez à ce personnage, à sa vie miséreuse et terriblement triste, à ses névroses héritées de l’Histoire avec un grand H, contre lesquelles il ne peut lutter. Vous l’admirez dans le soutien qu’il témoigne à son épouse lors de ses derniers jours, vous avez pitié de lui dans sa solitude. Puis soudain, toute cette image de lui que vous aviez, tous ces beaux sentiments qu’il avait su susciter en vous, tout est renversé, tout est retourné, tout est questionné. Et si vous ne saviez pas tout? Et si vous, lecteur, aviez été abusé par votre personnage chéri?

« Aller au bout de l’irrationnel oblige parfois à se confronter à la raison. » selon le psychiatre de la prison de Béthune, dans son témoignage. Michel Flavent a poursuivi l’irrationnel jusqu’au bout, jusqu’à finir enfermé dans une cellule pour le reste de ses jours, pour un crime injustifié. C’est seulement en atteignant cette extrémité qu’il a pu, qu’il a su, revenir à la raison, avouer sa faute initiale, se pardonner à lui-même d’avoir fait ce qu’il avait involontairement fait. Michel Flavent a porté toute sa vie un poids impossible à affronter, il l’a patiemment dissimulé sous un tissu de faits distordus, de réalités douteuses et de mensonges pieux. Il ne voulait pas affronter sa responsabilité, il voulait être jugé pour son crime, et payer le prix fort.

Il m’est impossible de donner un avis objectif sur cette lecture. C’est indéniablement écrit avec brio, rarement un livre m’a si souvent fait monter les larmes aux yeux. Mais au-delà du style, au-delà du témoignage véridique et poignant sur la mine, Le Jour d’avant creuse des questions existentielles sur la capacité de l’homme à endurer les évènements, à y faire face. Quelle est la limite psychologique d’un homme, d’un adolescent même? Quels effets extrêmes peuvent prendre les traumatismes psychologiques, la culpabilité extrême, l’impossibilité d’un homme à se pardonner à lui-même? Peut-on et doit-on qualifier de telles séquelles de folie pure? Ou est-ce qu’un homme sain d’esprit peut-il, lui aussi, vivre dans une telle aberration? Doit-on condamner ceux qui se sont que des victimes psychologiques d’eux-mêmes? Ou doit-on avoir pitié, doit-on comprendre et pardonner?

Michel Flavent, victime ou bourreau? Je me pose encore la question.


Résumé de l’éditeur :

« Venge-nous de la mine », avait écrit mon père. Ses derniers mots. Et je le lui ai promis, poings levés au ciel après sa disparition brutale. J’allais venger mon frère, mort en ouvrier. Venger mon père, parti en paysan. Venger ma mère, esseulée à jamais. J’allais punir les Houillères, et tous ces salauds qui n’avaient jamais payé pour leurs crimes.


Vous vous êtes construit une bien pitoyable légende, monsieur Flavent. Vous avez prétendu vous offrir au jugement des hommes mais ce sont ceux qui vous sont rattrapé. Vous ne décidez de rien, vous subissez et c’est justice. Après avoir joué la victime imaginaire, vous voilà devenu criminel pour de bon. Et voyez-vous, monsieur Flavent, la société que je défends a de la compassion pour les victimes, pas pour les criminels.

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