Au café de la ville perdue, Anaïs Llobet, Editions de l'Observatoire, The Unamed Bookshelf, Rentrée littéraire Janvier 2022

Quand vous cherchez Varosha sur Google, s’affichent des photos perturbantes, celles d’une ville fantôme, abandonnée derrière son grillage, privée de vie et d’animation, laissée à une dégradation certaine. C’est cette histoire que nous raconte ici Anaïs Llobet, maintenant elle aussi habitante de Chypre. S’appuyant sur l’histoire de la famille Karangelou, elle raconte le désastreux destin d’une île coupée en deux face à l’incapacité de ses habitants de vivre ensemble et à la gourmandise des pays limitrophes. Elle raconte l’invasion de 1974, ce jour où la vie des parents et grand-parents d’Ariana a basculé, ce jour où Varosha est devenu un point mort sur une carte.

Journaliste de profession, Anaïs Llobet nous offre un récit au plus près de la réalité historique et personnelle des Chypriotes dont elle a collecté les histoires – les remerciements en fin de livre suffisent à nous révéler que cette histoire est avant tout basée sur des faits, et ça rend sa lecture d’autant plus poignante. Alternant les points de vue, elle montre la difficulté, pour un romancier extérieur, de raconter ces histoires qu’il n’a pas vécu, de se mettre à la place de ceux dont la vie a été entièrement bousculée par la haine, les attaques, la partition et les secrets. Dans ce récit, la narratrice, qui rédige son livre au Tis Khamenis Polis, le café de la Ville Perdue, reste toujours « l’étrangère« , celle qui reçoit les histoires, de vies brisées et de familles ruinées sans jamais savoir ce que c’est de l’intérieur. Jouant avec cette réalité inhérente au métier d’écrivain, Anaïs Llobet parvient pourtant à nous offrir un livre très intime, restituant des listes de ressentis livrés par ses personnages et partageant son engagement profond et sans limites dans ce travail de vérité.

Après Les hommes couleur de ciel, sortir un roman avec autant d’épaisseur historique, politique et émotionnelle n’a pas dû être facile. Pour autant, Anaïs Llobet réussit haut la main ce pari, en nous proposant une histoire complètement différente, racontée d’une manière unique, nous offrant des montagnes russes émotionnelles et gravant à jamais dans notre mémoire le nom de Varosha.


Résumé de l’éditeur:

Ariana a grandi à l’ombre du 14, rue Ilios. Sa famille a perdu cette maison pendant l’invasion de Chypre en 1974, lorsque l’armée turque a entouré de barbelés la ville de Varosha. Tandis qu’elle débarrasse les tables du café de son père, elle remarque une jeune femme en train d’écrire. L’étrangère enquête sur cette ville fantôme, mais bute contre les mots : la ville, impénétrable, ne se laisse pas approcher.

Au même moment, Ariana apprend que son père a décidé de vendre la maison familiale. Sa stupeur est grande, d’autant plus que c’est dans cette demeure qu’ont vécu Ioannis et Aridné, ses grands-parents. Se défaire de cet héritage, n’est-ce pas un peu renier leur histoire ? Car Ioannis était chypriote grec, Aridné chypriote turque, et pendant que leur amour grandissait, l’île, déjà, se déchirait.

Ariana propose dès lors un marché à la jeune écrivaine : si elle consigne la mémoire du 14, rue Ilios avant que les bulldozers ne le rasent, elle l’aidera à s’approcher au plus près des secrets du lieu.

Page après page, Varosha se laisse enfin déchiffrer et, avec elle, la tragédie d’une île oubliée.


Je la regardai s’éloigner, le coeur serré. J’avais cru le 14, rue Ilios éternel, comme le Tis Khamenis Polis. En réalité, tout changeait : il n’y avait que l’écriture qui figeait les instants et prétendait les enraciner dans la mémoire. J’étais peut-être parvenue à sauver une maison, quelques souvenirs, une ville, mais ce n’était qu’artifice. Dans la vie, sitôt le livre refermé, l’oubli s’emparerait du reste.

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