Par Amour - Valérie Tuong Cong - Livre de Poche - Prix des Lecteurs 2018 - seconde guerre mondiale - the unamed bookshelf

1940, la Seconde Guerre mondiale bat son plein, les hommes sont au front, les Allemands avancent, et, au Havre, les femmes et les enfants fuient avec quelques maigres possessions, à pied, en direction du Sud. Dans la pagaille, Emélie et Muguette, deux sœurs que tout oppose, déploient des trésors de bonne humeur et d’optimisme pour rassurer leurs enfants, Jean, Lucie, Joseph et Marline. C’est dans ces circonstances que nous faisons connaissance de ce petit clan Havrais, seulement au début de ses terribles aventures. Chaque membre témoigne tour à tour des atrocités dues à la guerre, les bombardements alliés, les restrictions, les morts en cascade, l’éloignement forcé des enfants. Courageusement, ils nous transportent jusqu’au bout de cette guerre terrible, jusqu’au bout de l’occupation, jusqu’à la libération du Havre, bien plus tardive que la libération de Paris, et bien moins joyeuse vu l’état dramatique de la ville.

Cela faisait presque un an que nous avions fui la ville pour la première fois. Un an avait suffi pour que notre famille soit en morceaux.
Je me demandais, tandis que nous marchions, quand tout cela finira-t-il? Combien de temps faudra-t-il pour se reconstruire?
Même ceux qui ne sont pas forts en sciences savent que l’on tombe toujours plus vite que l’on ne se relève.

Roman rare sur l’arrière, ces femmes et ces enfants eux aussi utilisés comme chair à canon et pourtant assez peu commémorés. Le Havre est en première ligne, tout au long de la Seconde Guerre Mondiale et plus encore pendant l’Occupation : proie facile des avions alliés qui cherchent à décimer les troupes allemandes réunissant leurs forces dans le port, la ville est mise à feu et à sang, les civils sacrifiés pour la victoire des alliés pendant cinq années interminables. Nos courageux personnages restent pourtant, certains par choix, d’autres par devoir, ils seront Havrais jusqu’au bout, malgré la peur et les conditions de vie désastreuses, malgré la perpétuelle menace de mort.

Je me suis mordu les joues jusqu’au sang pour ne rien montrer de mon émotion.
Je ne partagerais pas ma peine avec les Boches, ah non, ni avec personne d’autre.
La guerre était une immense vague qui nous portait de creux en crêtes, gare à ceux qui quittaient l’écume, ils seraient envoyés par le fond.

Hauts en couleur, complexes et droits, les personnages de ce récit nous font vibrer d’émotion sans discontinuer. La témérité de Jean, prêt à tout pour améliorer le quotidien de sa famille, la ténacité d’Emélie à protéger les siens, la candeur de Muguette cherchant à croire en de meilleurs lendemains, le sens du devoir de Joffre poussé à l’extrême, l’amour inconditionnel de Joseph pour sa mère, la honte de Lucie à vouloir vivre normalement, le déchirement de Marline caché et pourtant si visible. Même les quelques personnages croisés au hasard des pages éveillent en nous des sentiments forts, souvent contradictoires.

… Albert prétendait à qui voulait l’entendre que les livres possédaient un pouvoir magique grâce à toute les émotions qu’y avaient déposées les écrivains, la preuve, il ne restait plus rien de la pharmacie, mais lui ne souffrait pas de la plus petite égratignure.

Rien n’est jamais ni blanc ni noir dans cette guerre où les Alliés assassinent des civils en masse tandis que les ennemis font évacuer les enfants pour les protéger. Loin d’encenser la victoire finale des Alliés comme beaucoup d’autres, loin de diaboliser les Allemands, Valérie Tong Cuong nous montre surtout l’absurdité de la guerre, le désastre d’un tel affrontement pour les peuples, la souffrance subie par des hommes et des femmes innocents. C’est l’incompréhension, la frustration, le sentiment d’injustice qui dominent ce récit, et nous ne pouvons qu’admirer les personnages pour leur fureur de vivre malgré les circonstances. Ils continuent à se battre et à aller de l’avant, même quand tout semble perdu, ce qui m’a fait monter de petites larmes aux yeux sur quelques passages particulièrement émouvants.

Je pouvais assister aux trahisons des uns et des autres, accepter que les gens chapardent, fraudent, mentent pour survivre. Je pouvais envisager que l’on perde ses biens, son toit, que l’on meure au nom de son pays, mais je n’admettais pas qu’un être humain, à plus forte raison un gamin, soit menacé pour une affaire de religion.

Par amour est un très beau récit qui mérite d’être lu, mais surtout un témoignage qui mérite d’être entendu et retenu par les générations futures. Malgré le côté prévisible et parfois presque miraculeux de l’intrigue, ce récit donne une image plutôt véridique et juste de la réalité vécue par la population du Havre pendant ces années d’enfer. Il se lit et se vit d’une traite, mettant sans peine le lecteur à la place de chacun des personnages au fil des chapitres qu’ils racontent chacun leur tour.


Résumé de l’éditeur:

Par amour, n’importe quel être humain peut se surpasser. On tient debout, pour l’autre plus encore que pour soi-même.
V. T. C.

Deux familles emportées dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale: d’un côté, Joffre et Émélie, concierges d’école durs au mal, patriotes, et leurs enfants ; de l’autre, le clan de Muguette, dont l’insouciance sera ternie par la misère et la maladie. Du Havre à l’Algérie où certains enfants seront évacués, cette fresque puissante met en scène des personnages dont les vies s’entremêlent à la grande Histoire, et nous rappelle qu’on ne sait jamais quelles forces guident les hommes dans l’adversité.


A cause de ça, j’avais un grand cri coincé du matin au soir dans la gorge parce que je ne pouvais jamais confier à personne ce que je pensais vraiment. Je ne pouvais pas avouer que j’avais peur, moi aussi, quand l’alerte sonnait, quand les bombes sifflaient, comme j’avais eu peur lorsqu’on avait quitté la ville précipitamment et que j’avais aperçu des cadavres sur le bas-côté en arrivant près du bac, une peur à en vomir, que j’avais réprimée, parce que ça aurait agacé les parents et effrayé Lucie, parce qu’on attendait de moi que je montre l’exemple, que je sois un garçon responsable, c’est ce que papa avait dit avant de partir sur le front et je voulais tellement lui faire honneur !

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